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La "Nouvelle Société" est un projet porté par Jacques Chaban-Delmas.

Le nouveau Premier ministre souhaite répondre aux nouvelles valeurs politiques, sociales et culturelles révélées par la crise de mai-juin 1968[1]. Le discours de Jacques Chaban-Delmas est un plaidoyer ambitieux pour une modernisation de la société française. C’est lui qui définit la philosophie de l’action, fixe ses propres objectifs et annonce ses perspectives. L’Élysée fait grise mine, car il semble s’émanciper de la tutelle présidentielle[2].

Les origines de la Nouvelle Société Modifier

Contrairement à ce qui est souvent dit, il a lui-même inventé ce concept de Nouvelle Société et l’a employé dans sa déclaration depuis Bordeaux après la manifestation pro-gaulliste du 30 mai 1968, dans laquelle il expliquait déjà qu’il fallait « entreprendre et mener à bien […] les réformes justement souhaitées » « afin de construire une nouvelle société plus juste, plus fraternelle, et plus susceptible de fournir à la jeunesse les moyens de réaliser pleinement ses possibilités »[3].

Dans ses Mémoires pour demain, il avoue que l’inspirateur de cette idée est John F. Kennedy, qu’il a rencontré à la Maison-Blanche en 1961, et qui lui a parlé de son projet de Nouvelle Frontière. Chaban y a vu l’envie du retour d’un esprit pionnier par l’amélioration des relations humaines. L’idée a fait son chemin et mai 1968 a servit d’accélérateur[4]. D'ailleurs, son projet est parfois associé à la Nouvelle Frontière de Kennedy ou la Grande Société de Lyndon B. Johnson[5].

Les concepts Modifier

Le terme de « société » renvoie directement à une aspiration d’après mai 1968 qui est de changer la vie. Par ce concept, il répond directement à cette demande. Chaban est persuadé qu’une réponse aux étudiants et non une résistance peut permettre de cicatriser les plaie qui sont nées dans la société[6]. Mais par le terme de « nouvelle », il fait ce que craint Georges Pompidou, c’est-à-dire qu'il l’oppose à une société ancienne, traditionnelle, qui se trouve être celle du général de Gaulle[7]. Cette trame libérale et démocratique est perceptible dans son discours du 26 juin, lorsqu'il dit vouloir refuser le « conservatisme figé », ce qui renvoie aux gaullistes les plus orthodoxes, et l’ « obsession révolutionnaire », référence aux communistes et à l’ensemble de l’extrême-gauche, aux anarchistes. Il propose donc une nouvelle voie, qui ne soit pas celle des deux forces qui s’opposent alors. Il juge ces réformes « indispensables », car il les conçoit comme le sens de l’évolution de la société.

Il oppose la Nouvelle Société à une autre donnée, à ce qu’il nomme dans son discours du 16 septembre la « société bloquée », un terme qu’il a emprunté à Michel Crozier (1922-2013). Ce sociologue, fort de quatorze mois passés aux États-Unis, en est revenu avec la certitude que la bureaucratie et ses réglementations sont inefficaces car inflexibles, mais il nuance sa vision des États-Unis d’Amérique à partir des années 1980[8]. Mais à cette époque, en 1971, alors que Chaban est Premier ministre, il publie La société bloquée, ouvrage dans lequel il expose les raisons qui selon lui ont conduites à la crise de mai 68, c’est-à-dire une rigidité de l’État et non pas de la société (il était professeur à Nanterre en 1968)[9].

Détail des propositions Modifier

Marie-France Garaud : « Je me souviens d'une discussion entre les deux hommes dans le bureau du président. Cela donnait à peu près ceci : Pompidou : "Vous mettez quoi, Chaban, dans votre Nouvelle Société ?" Chaban (surpris) : "Bah, à peu près tout ce qu'on veut..." »[10].

Économie Modifier

Chaban dresse un constat sévère quant à l’état de l’économie et fait le choix de l’industrialisation comme remède[11]. Il considère qu’un industrialisme puissant est l’unique solution face à la concurrence étrangère[12].

Il décrit la « transformation des rapports humains » comme un facteur dont « dépend largement notre efficacité économique ». Les hommes sont au cœur de la transformation de la situation pour aboutir à la Nouvelle Société. Il veut accoucher d’une société horizontale après la verticalité, car ce transfert du pouvoir aux hommes passe par ailleurs par une désacralisation de l’État régulateur.

La participation Modifier

Dans le discours du 26 juin 1969, il reprend un thème qui été devenu cher au général de Gaulle qui est la « participation ». Dans l’esprit du Général, ils s’agissait de créer une troisième voix entre capitalisme et communisme[13]. Chaban inscrit cette idée dans la lutte contre la « société bloquée » car il s’agit de répondre « au malaise des sociétés contemporaines ». Pour Jacques Chaban-Delmas et Jacques Delors, il ne s’agit pas à proprement parler d’associer les travailleurs à la direction de l’entreprise, comme le voulait Louis Vallon, gaulliste de gauche, mais de les informer de ce qui est possible, de leur faire connaître la situation financière et les avantages qu’ils peuvent exiger sans les mettre en péril. D’introduire dans les rapports sociaux une règle du jeu assurant la croissance des salaires tout en respectant le calme indispensable pour développer le travail. Chaban compte le faire en associant les syndicats, fait nouveau puisqu’ils sont hostiles au gouvernement, hormis André Bergeron (FO) qui est en contact avec Georges Pompidou[14]. On commence par donner une véritable autonomie aux entreprises concernant les contrats, d’abord dans les entreprises publiques (Charbonnages de France, EDF, SNCF). Désormais, ce n’est plus avec le gouvernement mais avec la direction que les syndicats devront férailler. Cette participation a lieu dans des commissions paritaires (patronat-salariés) , signe d’une sociale-démocratie, c’est-à-dire une acceptation du modèle capitaliste mais avec une reconsidération des inégalités sociales. Le but est d’éviter les grèves et les conflits sociaux[15].

Les médias Modifier

« C’est dans le domaine controversé de l’Information que j’entends traduire, par priorité, la volonté du Gouvernement d’atteindre un tel objectif » déclare t’il (26 juin 1969). Il s’attaque en effet à un point sensible car le milieu journalistique a participé à mai 1968. La télévision est aussi un vecteur de diffusion important, qui peut exercer une influence sur la société, et le Général avait été un des premiers à comprendre l’intérêt que pouvait lui procurer la télévision, ses conférences étaient devenus des spectacles médiatiques rituels. Le nombre de téléspectateurs a triplé durant la période gaulliste. Des événements comme la guerre du Vietnam, les premiers pas de l’Homme sur la Lune, le Tour de France, le Tournoi des Cinq Nations ont fait exploser la vente de téléviseurs. Un ménage sur dix en est équipé en 1958, quatre sur dix en 1965, huit sur dix le seront en 1974. C’est d’ailleurs pour aider la télévision à devenir une grande entreprise que Georges Pompidou a convaincu de Gaulle d’y introduire la publicité[16]. S’agissant de la radio, plus de 90% des foyers français possèdent un poste dans les années 1950.

Il propose plus d’autonomie et de pluralisme, quand il n’y a que deux chaines à l’époque, et encore la deuxième n’est-elle pas reçue en province. L’ORTF est jusqu’alors la chasse gardée du gouvernement, Chaban lui-même parlera ensuite d’une « chapelle privée » dans ses mémoires. C’est à Matignon que se décide une bonne partie du contenu des informations et qu’il est choisit l’angle sous lequel est présentée l’actualité. Le directeur général, haut fonctionnaire nommé par le Conseil des ministres, vient chaque matin se concerter avec le ministre de l’Information. Il suffit d’un coup de téléphone d’un responsable de la majorité pour que soit inséré ou retiré le sujet de son choix[17]. Par exemple, l’opposition de gauche est interdite d’accès à la télévision, de la même façon que l’opposition gaulliste et communiste en était interdite sous la IVe République. Lors du référendum de 1962, qui ratifie l’élection du président de la République au suffrage universel direct, Jean-Jacques Serven-Schreiber, patron de L’Express, parle de « télécratie » tant il lui sembla que les Français avaient voté « oui », contre l’opinion majoritaire des parlementaires et de la presse. Georges Pompidou a promit dans sa campagne de détacher l’ORTF du contrôle de l’Etat. Les journalistes renvoyés en juin 1968 sont discrètement réintégrés à l’ORTF[18].

Il affirme qu’il mettra « à l’étude la réforme du statut de l’ORFT ». Jacques Chaban-Delmas considère que l’ORTF doit rester une organisation publique, car c’est une marque de qualité des programmes, mais il cherche en clair à lui donner une autonomie. C’est-à-dire que l’Etat ne se désengeage pas financièrement mais retire son contrôle sur la traitance des sujets. Il parle lui-même de « fonctionnement libre et démocratique ». Il conçoit l’information comme le seul moyen d’associer les travailleurs, les usagers, les électeurs, aux problèmes qui les concernent[19]. Il annonce la décision de supprimer le secrétariat d’État de l’Information – souvent comparé par l’opposition à un ministère de la Propagande – trouble les élus de juin 1968[20]. Il est remplacé par un porte-parole.

L’université Modifier

La réforme des universités est un point crucial dans les conceptions de Chaban car il estime que la transformation de la société passe en grande partie par la jeunesse, qui par son désir de changement pousse à la transformation de la société[21]. Il déclare à RTL que tout n’est pas à rejeter dans mai 68, mais regrette que la mouvance anarchique ait prit le dessus[22]. Il se montre assez clément avec les motifs des soixante-huitards, et conteste les analyses de ceux qui les présente comme des radicaux. Il perçoit les événements comme une "quête débridée d’idéal", qui a "nettoyé la société de beaucoup de ses archaïsmes"[23].

Jacques Chaban-Delmas considère que l’enseignement est en crise, en raison du décalage des programmes, des moyens, des méthodes, des statuts et surtout des esprits par rapport à l’évolution de la société[24]. Le but de Chaban est de donner plus de moyens à l’Éducation nationale. Il souhaite créer plus d’universités en leur donnant plus d’autonomie, ce qui s’inscrit dans un programme plus vaste de décentralisation administrative, et le but est aussi de favoriser la participation de tous les acteurs (parents, élèves, enseignants). Aussi, le projet de Chaban est de revaloriser l’enseignement technique, ce qui nous éloigne plus encore des cours d’avant mai 1968, faits de cours magistraux[25].

Application dans les faits Modifier

L’émission qui donne le la est « A armes égales », avec Michel Bassi, chef du service politique du Figaro, et Alain Duhamel, qui publie des chroniques au Monde et à l’Express[26].

Bien que le Premier ministre soit très populaire, Georges Pompidou n’apprécie guère Jacques Chaban-Delmas, qu’il critique fortement, et pour qui il préfère son noyau dur à l’Élysée, composé notamment de Pierre Juillet et de Marie-France Garaud qui forment un tandem de gaullistes redoutés[27] dont Jacques Chaban-Delmas a négligé l’influence[28]. Après son discours-programme du 16 septembre 1969, l’Élysée fait grise mine, car il semble s’émanciper de la tutelle présidentielle[29]. Mais aussi, le discours, qui dessine les traits de la Nouvelle Société, est prononcé à l’Assemblée sans qu’il ait été lu précédemment par le président de la République, qui l’a confié à son conseiller Édouard Balladur, lequel n’a guère modifié le fond du texte. Le lendemain, Georges Pompidou s’écrit « C’est un discours de président de la République ! » et conspue la Nouvelle Société : « Contentons-nous d’abord de celle qu’on a ! » lâche t’il à Alain Peyrefitte. Le projet de Nouvelle Société ne séduit guère Pompidou. Pendant la campagne présidentielle de 1969, le même slogan lui avait été proposé par Olivier Guichard (qui soutiendra Chaban en 1974) et il l’avait rejeté comme une « fausse bonne idée »[30]. Dans sa conférence de presse du 2 juillet 1970, le journaliste Jean-Claude Vajou (Combat) lui fait remarquer que lui-même n’emploie pas la formule. Jacques Chirac considère que « la politique de Chaban est faite pour des gens qui ne voterons jamais pour nous ». Et François Mitterrand le reconnait lui-même : « Quand je vous regarde, je ne doute pas de votre sincérité, mais quand je regarde votre majorité, je doute de votre réussite »[31]. Simon Nora reconnait ensuite avoir voulu impulser une politique de centre-gauche au gouvernement[32].

Mais si Jacques Chaban-Delmas perd la bataille personnelle (15,1% en 1974), il l’emporte idéologiquement. Car son discours annonce la naissance d’une droite d’essence libérale et démocratique, qui arrive au pouvoir avec Valéry Giscard d’Estaing, puis qui se poursuit avec l’UDF Raymond Barre en 1988 (16,54%) ou bien Édouard Balladur devenu Premier ministre (Laissons de Gaulle en paix). Avec VGE, la société se libéralise, prend des mesures progressistes (IVG, divorce par consentement mutuel, secrétaire d’État à la condition féminine, majorité à 18 ans, modernisation de la présidence, inspiration par John F. Kennedy).

Références Modifier

  1. Christophe Verneuil, Histoire politique de la France 1914-2007, Ellipses, 2007
  2. Alain Duhamel, Une histoire personnelle de la Ve République, Plon, 2014
  3. Patrick et Philippe Chastenet, Chaban, Seuil, 1991
  4. Jacques Chaban-Delmas, Mémoires pour demain, Flammarion, 1998 (p.431)
  5. Patrick et Philippe Chastenet, Chaban, Seuil, 1991
  6. Jacques Chaban-Delmas, Mémoires pour demain, Flammarion, 1998 (p.449)
  7. Alain Frerejean, C’était Georges Pompidou, Fayard, 2011
  8. Disparition : Le sociologue Michel Crozier est mort, Le Monde, 25 mai 2013
  9. Le sociologue Michel Crozier est mort, Le Figaro, 25 mai 2013
  10. Patrick et Philippe Chastenet, Chaban, Seuil, 1991 (p.396)
  11. Patrick et Philippe Chastenet, Chaban, Seuil, 1991
  12. Jacques Chaban-Delmas, Mémoires pour demain, Flammarion, 1998 (p.434-435)
  13. Alain Frerejean, C’était Georges Pompidou, Fayard, 2011
  14. Alain Frerejean, C’était Georges Pompidou, Fayard, 2011
  15. Jean Vigreux, Croissance et contestation 1958-1981, Seuil, 2014
  16. Alain Frerejean, C’était Georges Pompidou, Fayard, 2011
  17. Jacques Chaban-Delmas, Mémoires pour demain, Flammarion, 1998 (p.451)
  18. Jean Vigreux, Croissance et contestation 1958-1981, Seuil, 2014
  19. Jacques Chaban-Delmas, Mémoires pour demain, Flammarion, 1998 (p.440)
  20. Patrick et Philippe Chastenet, Chaban, Seuil, 1991
  21. Jean Vigreux, Croissance et contestation 1958-1981, Seuil, 2014
  22. Alain Frerejean, C’était Georges Pompidou, Fayard, 2011
  23. Jacques Chaban-Delmas, Mémoires pour demain, Flammarion, 1998 (p.438)
  24. Jacques Chaban-Delmas, Mémoires pour demain, Flammarion, 1998
  25. Jacques Chaban-Delmas, Mémoires pour demain, Flammarion, 1998 (p.440)
  26. Alain Duhamel, Une histoire personnelle de la Ve République, Plon, 2014
  27. Alain Frerejean, C’était Georges Pompidou, Fayard, 2011
  28. Jean-François Sirinelli, Dictionnaire historique de la vie politique française au XXe siècle, PUF, 2003
  29. Alain Duhamel, Une histoire personnelle de la Ve République, Plon, 2014
  30. Patrick et Philippe Chastenet, Chaban, Seuil, 1991
  31. Jean Vigreux, Croissance et contestation 1958-1981, Seuil, 2014
  32. Patrick et Philippe Chastenet, Chaban, Seuil, 1991

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